
Ce sloka de Charaka est vertigineux parce qu’il replace soudainement toute la médecine ayurvédique dans une perspective beaucoup plus vaste. Nous étudions Agni, les Dosas, Dhātu, l’alimentation, le sommeil, les maladies, les traitements. Nous cherchons à préserver le corps, à diminuer la souffrance, à restaurer l’équilibre. Mais pour quoi ?
Charaka ne fait jamais de la santé une finalité absolue. La santé est précieuse parce qu’elle crée les conditions permettant à l’être humain de poursuivre quelque chose de plus grand : la connaissance de sa véritable nature et, ultimement, Moksa.
C’est là que l’Ayurveda cesse d’être seulement une médecine du corps. Dans ce sloka, Charaka affirme que le Yoga conduit à la cessation de Vedanā, l’expérience sensible et affective de la souffrance, et que dans Moksa cette cessation devient complète, Nihsesa : sans reste.
Il ne s’agit donc plus simplement de soulager une douleur. Il s’agit de comprendre le mécanisme même par lequel nous devenons liés à l’expérience de la douleur.
Le corps ressent.
Le mental interprète.
La mémoire reconnaît.
Le désir attire.
L’aversion repousse.
Et progressivement, l’être humain se confond avec ce qu’il traverse.
Le Yoga intervient précisément dans cette confusion. Non pour rendre le corps immortel. Non pour garantir une existence sans épreuve. Mais pour que la conscience cesse progressivement d’être prisonnière de chacune de ses expériences.
C’est ce qui rend la vision de Charaka si particulière. La médecine soigne la souffrance lorsqu’elle peut être soignée. Le Yoga travaille sur celui qui fait l’expérience de cette souffrance.
Et Moksa va encore plus loin : elle désigne la libération définitive de l’identification qui nous maintient attachés au cycle de cette expérience.
Ainsi, l’Ayurveda protège Āyus, la vie, mais elle ne nous demande jamais de nous accrocher à elle. Elle prend soin du corps tout en nous rappelant que nous ne sommes pas seulement ce corps. Elle cherche la santé, mais refuse d’en faire notre ultime horizon
