Je pourrais dire : quatre maladies, quatre chocs, quatre effondrements possibles. Je pourrais les nommer comme on nomme des épreuves, des accidents de la chair, des violences de l’existence. Et bien sûr, il y a eu la dureté. Il y a eu l’annonce. Il y a eu le choix. Il y a eu la traversée. Il y a eu les peurs humaines, les seuils intérieurs, l’arrachement, la fatigue, les questions sans réponse, la confrontation nue avec la fragilité de cette enveloppe.
Mais en vérité, je ne peux pas les regarder seulement comme des épreuves.
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, je les considère comme un luxe. Un luxe terrible, un luxe exigeant, un luxe qui ne flatte rien en nous, mais qui arrache. Un luxe de dépouillement. Une opportunité innommable. Une sorte d’ascenseur d’élévation, venu me chercher au cœur même de la matière, pour me rapprocher plus encore du Bien-Aimé.
Car chaque cancer m’a obligée à mourir.
Pas d’abord mourir physiquement. Mourir en moi. Mourir à moi-même. Mourir à certaines identités, à certaines attaches, à certaines illusions, à certaines formes de possession de la vie. Mourir à ce que je croyais être. Mourir à la maîtrise. Mourir à l’idée que demain m’appartenait. Mourir à ce monde aussi, à sa pesanteur, à ses séductions pauvres, à ses urgences secondaires, à ses bruits, à ses faux enjeux.
Oui, on peut mourir plusieurs fois.
Et oui, on peut renaître plusieurs fois.
Je l’ai appris de l’intérieur. Je l’ai traversé. Je l’ai éprouvé dans la chair, dans l’âme, dans les profondeurs les plus silencieuses de l’être. À l’intérieur de chaque cancer, il y a eu une mort. Et à l’intérieur de chaque mort, il y a eu la possibilité d’une naissance plus nue, plus essentielle, plus rapprochée du Réel.
Alors peu à peu, il m’a semblé comprendre autrement cette dualité de la vie et de la mort.
Nous parlons de la mort comme s’il s’agissait uniquement de la fin physique du corps. Mais ce n’est pas de cela seulement qu’il s’agit. La vraie mort commence bien avant la mort biologique : lorsque l’on s’éloigne de son centre, lorsque l’on vit séparé de l’Essentiel, lorsque l’on s’accroche à ce qui passe comme si cela devait nous sauver. Et la vraie vie, elle aussi, commence bien avant la santé apparente : elle commence quand quelque chose en nous consent à se donner, à se dépouiller, à aimer, à s’incliner, à revenir.
Le cancer, pour moi, n’a pas été seulement la menace de la mort.
Il a été la Vie venant s’inviter plus fort.
Comme si la Vie, dans sa forme la plus radicale, venait frapper à la porte de mon existence et me dire : maintenant, vas-tu vivre autrement ? Vas-tu enfin te laisser conduire plus loin ? Vas-tu consentir à perdre ce qui doit mourir en toi pour que quelque chose de plus vrai puisse naître ?
C’est en ce sens que je ne peux pas seulement haïr ce qui m’a traversée.
Je ne bénis pas la douleur pour elle-même. Je ne glorifie ni la peur, ni les traitements, ni la violence de ce que le corps endure. Mais je reconnais, avec tremblement, qu’à travers ces traversées, il m’a été offert une intensification de l’alliance.
Une alliance d’amour plus brûlante. Plus radicale. Plus dépouillée. Plus vraie.
Comme si chaque cancer avait été une convocation à me rapprocher encore de Lui. À perdre un peu plus ce qui n’était pas Lui. À laisser tomber ce qui faisait écran. À me préparer, non pas dans une angoisse morbide, mais dans une lucidité paisible, à quitter un jour cette enveloppe physique.
Car se préparer à mourir n’est pas renoncer à vivre.
C’est peut-être, au contraire, commencer enfin à vivre juste.
Se préparer à quitter ce corps, ce n’est pas mépriser la vie terrestre. C’est cesser de l’idolâtrer. C’est l’habiter avec plus de vérité, plus de gravité, plus de gratitude. C’est savoir qu’elle est précieuse parce qu’elle passe. C’est savoir qu’elle est sacrée parce qu’elle n’est pas à posséder.
À chaque cancer, quelque chose en moi a été reconduit vers cette vérité.
À chaque fois, une mue. À chaque fois, une désappropriation. À chaque fois, un pas de plus vers une forme de nudité intérieure. À chaque fois, la possibilité de mourir avant de mourir, afin que le jour où il faudra réellement partir, quelque chose en moi sache déjà le chemin.
Je crois aujourd’hui que certaines maladies ne viennent pas seulement interrompre une vie ; elles peuvent aussi, mystérieusement, la redresser. Elles peuvent devenir un lieu de transmutation. Une pédagogie terrible, certes, mais une pédagogie de l’Essentiel. Une école de détachement. Une école d’intimité avec le Divin.
Et c’est ainsi que, malgré les larmes, malgré l’inconfort, malgré les arrachements, je ne peux parler de ces quatre cancers seulement avec les mots du malheur.
Ils ont été aussi des seuils.
Des passages.
Des initiations involontaires.
Des descentes qui furent aussi, secrètement, des montées.
Ils m’ont appris qu’on peut mourir intérieurement à ce qui encombre, et renaître à ce qui demeure.
Ils m’ont appris que la vie et la mort ne sont pas deux ennemies absolues, mais deux faces d’un même mystère, lorsque la conscience commence à s’ouvrir.
Ils m’ont appris qu’il existe une manière de mourir qui rapproche de la Vie.
Et qu’il existe une manière de vivre qui éloigne d’elle.
Alors aujourd’hui, si je regarde en arrière, je ne vois pas seulement 4 cancers.
Je vois 4 appels.
4 descentes dans le dépouillement.
4 occasions de mourir au faux.
4 occasions de renaître au vrai.
4 invitations à intensifier l’Amour.
Et peut-être, au fond, 4 grâces sévères.
Car oui, le cancer peut être aussi cela pour celui ou celle qui ose le traverser autrement : non pas seulement une destruction, mais une visite. Non pas seulement une atteinte du corps, mais une secousse de l’âme. Non pas seulement une menace, mais une opportunité de sceller une alliance encore plus intense avec le Bien-Aimé.
Et c’est peut-être cela que je peux dire aujourd’hui, avec humilité, après avoir été traversée quatre fois : je ne suis pas sortie intacte, mais je suis sortie plus proche.
Plus proche de l’Essentiel.
Plus proche du dépouillement.
Plus proche de la vérité nue.
Plus proche de la fin, peut-être, mais surtout plus proche de Lui, l’Ultime.
Armanda Dos Santos
