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Les 14 Loka : l’être humain n’habite pas seul le réel.

· Ayurveda

La cosmologie indienne traditionnelle ne décrit pas l’univers comme un monde exclusivement humain. Elle parle de quatorze Loka (loka désignant un monde, un domaine ou un plan d’existence) organisés traditionnellement en 7 mondes supérieurs (Ūrdhva-loka) et 7 mondes inférieurs (Adho-loka).

Il faut cependant être précis : il n’existe pas une description parfaitement uniforme de leurs habitants dans tous les textes. Les Purāṇa, le Mahābhārata et différentes traditions cosmologiques donnent des répartitions qui peuvent varier. Et cette cosmologie n’est pas une classification propre à Charaka : elle appartient au cadre religieux et philosophique indien plus large dans lequel l’Āyurveda s’est développée.

Les 7 mondes supérieurs

Les sept mondes supérieurs sont généralement présentés ainsi : Bhū-loka, notre monde terrestre, domaine des humains, animaux, plantes et innombrables formes de vie ; Bhuvar-loka, espace intermédiaire associé notamment à différentes catégories d’êtres subtils ; Svar-loka ou Svarga, monde céleste des Deva, associé à Indra et aux êtres jouissant des fruits de leur Puṇya ; Mahar-loka, domaine de grands Ṛṣi ; Jana-loka, associé à des êtres spirituellement très élevés et aux fils mentaux de Brahmā dans certaines traditions ; Tapa-loka, domaine d’êtres accomplis dans le Tapas et de grands ascètes ; enfin Satya-loka ou Brahma-loka, le plus élevé, associé à Brahmā et à des états d’existence extrêmement subtils.

Les 7 mondes inférieurs

Puis viennent les sept mondes inférieurs : Atala, Vitala, Sutala, Talātala, Mahātala, Rasātala et Pātāla. Ils sont diversement associés aux Daitya, Dānava, Nāga, Asura et à d’autres catégories d’êtres non humains. Mais « inférieur » ne signifie pas simplement « enfer ». Certains Textes décrivent même ces mondes comme extraordinairement beaux, riches et raffinés. Leur caractère inférieur est d’abord cosmologique, pas une équivalence directe avec l’enfer des traditions abrahamiques.

Ce qui est fascinant, c’est la quantité d’êtres que cette vision fait cohabiter dans le réel : Deva, êtres célestes ; Ṛṣi, sages ; Gandharva, êtres célestes associés notamment à la musique ; Apsaras, figures célestes ; Yakṣa, puissances liées notamment à la nature et aux richesses ; Nāga, êtres serpentins ; Pitṛ, ancêtres ; Asura, Daitya et Dānava, puissantes catégories d’êtres souvent opposées aux Deva ; mais aussi différentes classes d’entités telles que Rakṣasa, Piśāca ou Bhūta, selon les textes et les contextes.

Et c’est ici que cette cosmologie devient beaucoup plus profonde qu’une simple « carte de l’univers ». Elle affirme que la forme humaine n’épuise pas les possibilités de l’existence.

Nous avons tendance à regarder le réel à partir d’une position extrêmement anthropocentrique : ce que nos yeux ne perçoivent pas, ce que nos instruments n’ont pas établi, ce qui n’entre pas dans notre représentation habituelle du monde est facilement relégué au rang de croyance ou d’imaginaire. Les textes indiens proposent une autre architecture : le cosmos est immense, stratifié, habité, et la conscience peut connaître différentes conditions d’existence selon Karma, Dharma, degré de conscience et trajectoire spirituelle.

Mais il faut conserver une distinction essentielle : les 14 Loka appartiennent à une cosmologie traditionnelle et métaphysique ; leur existence comme mondes physiques peuplés d’êtres non humains n’est evidemment pas établie scientifiquement... Les comprendre dans leur propre cadre est beaucoup plus intéressant que de chercher immédiatement à les transformer en planètes, dimensions quantiques ou civilisations extraterrestres (quoique !). Et peut-être leur enseignement le plus vertigineux est-il précisément celui-ci : Bhū-loka, le monde que nous connaissons, ne serait qu’un domaine parmi 14 ! Et l’existence humaine, que nous considérons si facilement comme le centre du réel, ne serait qu’une possibilité parmi une multitude de formes d’existence.

Dans cette vision, étudier le vivant conduit nécessairement à l’humilité : nous connaissons le monde que nos sens nous permettent de percevoir. Les anciens, eux, nous invitent à ne pas confondre les limites de notre perception avec les limites du réel.

Et Charaka ne parle pas de ces êtres comme d’un simple décor mythologique. La Caraka Saṃhitā s’inscrit pleinement dans une conception du vivant où l’existence humaine n’épuise pas les formes d’existence : elle mentionne à différents endroits les Deva, Ṛṣi, Pitṛ, Gandharva, Yakṣa, Rakṣasa, Piśāca, Nāga et d’autres catégories d’êtres, notamment lorsqu’elle traite de la constitution du vivant, du Karma, de la naissance, de la mort, du mental et de certaines pathologies. C'est dans la Śārīra Sthāna, que Charaka presente l’existence à travers la continuité de Ātma, les actes et les conditions de renaissance : l’être incarné n’est donc pas enfermé dans l’unique expérience humaine présente. Puis dans Nidāna et Cikitsā Sthāna, notamment autour d’Unmāda, certaines causes sont également décrites à travers l’influence ou l’atteinte d’êtres tels que les Deva, Gandharva, Yakṣa, Rakṣasa ou Piśāca, selon le cadre nosologique ancien. Charaka ne dresse toutefois pas, à ma connaissance, une cartographie systématique des quatorze Loka et de leurs habitants comparable à celle développée dans les Purāṇa : il faut donc éviter de lui attribuer cette classification détaillée. Ce qu’il partage avec cette cosmologie est néanmoins fondamental : le visible n’épuise pas le vivant, l’humain n’épuise pas les formes d’existence, et la réalité décrite par les anciens dépasse largement ce que les seuls Indriya ordinaires nous permettent d’appréhender.

Et c’est peut-être ici que Charaka nous donne l’avertissement le plus précieux. Oui, la Caraka Saṃhitā ouvre elle aussi la pensée à des formes d’existence et à des réalités qui dépassent notre monde humain immédiatement perceptible.Mais avant d’introduire l’étudiant, futur Vaidya, à ces dimensions du réel, elle lui apprend longuement à prendre soin de son propre instrument de perception. Protéger ses Indriya, éviter leur Atiyoga, Ayoga et Mithyāyoga, respecter sa Dinacaryā, pratiquer Sadvṛtta, cultiver une conduite éthique, maîtriser ses impulsions, préserver Manas et développer Dhī, Dhṛti et Smṛti : discernement, stabilité intérieure et mémoire juste. Ce préalable est fondamental. Car s’ouvrir à ce qui dépasse le visible sans avoir appris à gouverner ses sens et son mental peut conduire non à davantage de connaissance, mais à davantage de confusion. L’imaginaire, la peur, le désir, la croyance et la projection peuvent alors être pris pour des perceptions véritables. Charaka nous transmet ainsi une leçon d’une étonnante finesse : plus nous prétendons explorer des réalités subtiles, plus notre discipline intérieure doit être grande. Le futur Vaidya ne doit pas croire tout ce qui traverse son Manas ou son Hrdaya; il doit apprendre à observer, examiner, discerner, car la véritable ouverture spirituelle n’est pas la crédulité. Elle exige une conscience suffisamment stable pour ne pas confondre le réel avec l’illusion, la connaissance avec la projection, et ce qui est perçu avec ce que nous désirons croire.

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