Nous parlons énormément d’Agni, d’Āma, de microbiote, de digestion et d’inflammation. Beaucoup moins de Kṛmi. Pourtant, Charaka leur accorde une place clinique précise : certains organismes peuvent vivre dans ou sur le corps, proliférer lorsque les conditions leur deviennent favorables et participer à la maladie. La notion classique de Kṛmi est cependant plus large que notre mot moderne « parasite » : il ne faut donc pas superposer automatiquement les classifications de Charaka aux vers, bactéries, champignons ou autres micro-organismes de la biomédecine.
Charaka décrit classiquement 20 types de Kṛmi, organisés selon leur origine : Mālaja, liés aux impuretés externes ; Śleṣmaja/Kaphaja, se développant dans un terrain dominé par Kapha ; Purīṣaja, associés aux matières fécales et au côlon ; et Raktaja, associés à Rakta, le sang. Leur localisation, leur morphologie et leurs manifestations diffèrent. Démangeaisons, troubles cutanés, perturbations digestives, nausées, salivation, perte d’appétit, douleurs abdominales, altération des selles, amaigrissement ou affaiblissement peuvent appartenir, selon les formes, au tableau décrit par les textes.
Mais l’enseignement le plus intéressant est peut-être ailleurs : Charaka ne s’intéresse pas seulement aux Kṛmi. Il s’intéresse au milieu qui lui permet de prospérer.
Certains comportements quotidiens entretiennent ce terrain : excès d’aliments lourds, doux, onctueux ou favorisant Kapha, consommation répétée de certains aliments incompatibles ou mal digérés, hygiène insuffisante selon le type de Kṛmi, et habitudes qui entretiennent stagnation et désordre digestif. Autrement dit, éliminer l’organisme sans modifier ce qui nourrit sa prolifération expose à reproduire les mêmes conditions.
C’est pourquoi la thérapeutique classique ne se résume pas à « prendre une plante antiparasitaire ».
Charaka construit une véritable logique Kṛmighna, « qui détruit ou combat les Kṛmi ». Elle repose notamment sur trois axes remarquablement cohérents : Apakarṣaṇa, retirer ou expulser les Kṛmi lorsque cela est indiqué ; Prakṛti-vighāta, rendre leur environnement défavorable en utilisant des qualités opposées à celles qui les entretiennent ; et Nidāna-parivarjana, supprimer les causes et comportements qui permettent leur apparition ou leur retour.
C’est là que les Dravya Kṛmighna prennent leur sens. Charaka réunit d’ailleurs un Kṛmighna Mahākaṣāya, groupe de substances traditionnellement employées contre les Kṛmi, comprenant notamment Vidanga (Embelia ribes), l’une des plantes emblématiques de cette indication, mais aussi d’autres substances aux actions spécifiques. Leur choix ne devrait jamais être réduit à une « cure antiparasitaire » universelle : Doṣa, localisation, Agni, Bala, âge, nature du Kṛmi et état du patient modifient la stratégie. Et c’est peut-être précisément ce que nous avons perdu...
Aujourd’hui, deux excès se rencontrent : d’un côté, Kṛmi a presque disparu de l’enseignement populaire de l’Āyurveda ; de l’autre, le monde du bien-être attribue parfois presque tous les symptômes à des « parasites » et propose des cures agressives sans diagnostic.
Charaka ne fait ni l’un ni l’autre. Il observe. Il différencie. Il identifie les causes. Il détruit lorsque cela est nécessaire. Il modifie le terrain. Puis il empêche que les mêmes conditions se reconstruisent. La véritable intelligence Kṛmighna n’est donc pas seulement de savoir ce qui tue un Kṛmi. C’est de comprendre pourquoi il a trouvé, chez cet individu, un endroit où vivre et prospérer. Un sujet ancien, largement relégué aux oubliettes, et pourtant essentiel à remettre au cœur de l’étude clinique de la Caraka Saṃhitā.
