Lorsque nous rencontrons le mot Yoga dans la Caraka Saṃhitā, il faut résister à une association devenue presque automatique : posture, souplesse, respiration, tapis, séance quotidienne. Ce n’est pas principalement de cela que parle Charaka.
Dans certains des passages les plus profonds de la Saṃhitā, notamment dans Śārīra Sthāna, le Yoga apparaît au terme d’une réflexion sur Manas, Ātman, les Indriya, Vedanā, Sukha, Duḥkha, l’attachement et la libération. Nous ne sommes plus seulement dans la thérapeutique du corps malade. Charaka pose une question beaucoup plus radicale : peut-on mettre fin à la souffrance à sa racine ?
Et sa réponse conduit au Yoga.
Un śloka particulièrement remarquable l’énonce ainsi :
योगे मोक्षे च सर्वासां वेदनानामवर्तनम् ।
मोक्षे निवृत्तिर्निःशेषा योगो मोक्षप्रवर्तकः ॥
Yoge mokṣe ca sarvāsāṃ vedanānām avartanam |
Mokṣe nivṛttir niḥśeṣā yogo mokṣa-pravartakaḥ ||
Dans le Yoga comme dans Mokṣa, les Vedanā - les expériences sensibles et affectives de plaisir et de douleur - cessent de gouverner l’être ; dans Mokṣa, leur cessation est complète, Niḥśeṣa. Yoga est ce qui met en mouvement vers Mokṣa. Voilà le Yoga de Charaka.
Non pas simplement apprendre à mieux utiliser son corps, mais progressivement cesser d’être entièrement gouverné par ce que le corps et le mental éprouvent, car une grande partie de notre existence s’organise autour d’un mécanisme extrêmement simple :
- Je ressens quelque chose d’agréable > je veux le conserver.
- Je ressens quelque chose de désagréable > je veux le faire disparaître.
De là naissent Rāga, l’attachement, et Dveṣa, l’aversion.
Nous cherchons ce qui procure Sukha. Nous évitons ce qui produit Duḥkha. Nous organisons nos journées, nos relations, nos consommations et parfois notre identité entière autour de cette oscillation.
Le problème n’est donc pas de ressentir. Le problème commence lorsque ce que nous ressentons devient ce qui nous gouverne. Et c’est ici que la protection des Indriya, la maîtrise de Manas, le discernement, la connaissance et le détachement prennent une dimension beaucoup plus profonde que la seule hygiène de vie.
- Les sens rencontrent leurs objets.
- Une sensation apparaît.
- Le mental s’en saisit.
- L’attraction ou l’aversion se construit.
- L’attachement se renforce.
Et nous recommençons.
- Voir quelque chose et le vouloir.
- Recevoir une critique et être bouleversé.
- Perdre quelque chose et perdre avec lui une partie de soi.
- Être désiré et se sentir exister.
- Ne plus l’être et se sentir diminué.
- Chercher sans cesse une nouvelle expérience capable de produire la sensation que l’on veut retrouver.
Yoga commence lorsque cette chaîne cesse d’être automatique.
Cela ne signifie pas devenir froid, indifférent ou insensible. Ce n’est pas ne plus aimer. Ce n’est pas ne plus éprouver de douleur. Ce n’est pas se détacher de la vie. C’est découvrir progressivement qu’une expérience peut nous traverser sans définir entièrement ce que nous sommes.
C’est pourquoi le Yoga de Charaka rejoint nécessairement la connaissance de Ātman.
Tant que je me confonds totalement avec les fluctuations du corps, des sens et du mental, chacune de leurs modifications devient « moi ».
- Mon corps souffre : je suis cette souffrance.
- Mon mental a peur : je suis cette peur.
- Quelqu’un me rejette : je suis ce rejet.
- Quelque chose disparaît : une partie de « moi » semble disparaître avec elle.
Le Yoga introduit progressivement une distance entre l’expérience et celui qui connaît l’expérience. Et cette distance est immense. Elle permet de prendre soin du corps sans croire que nous sommes seulement ce corps. D’accueillir une émotion sans devenir cette émotion. De connaître le plaisir sans devoir le posséder. De rencontrer la douleur sans construire nécessairement autour d’elle une seconde couche de souffrance.
C’est aussi pourquoi réduire le Yoga à une pratique corporelle fait perdre une partie considérable de sa profondeur.
Les Āsana peuvent avoir leur place. Le Prāṇāyāma, la méditation, le retrait sensoriel, la discipline aussi. Mais ils ne sont pas la destination. La destination est la liberté.
Et c’est peut-être l’une des choses les plus bouleversantes à découvrir en étudiant Charaka : l’Āyurveda ne nous enseigne pas uniquement comment préserver Āyus, prolonger la vie, protéger Agni, maintenir les Doṣa en équilibre ou éviter la maladie. Elle finit par nous demander : que vas-tu faire de cette vie que tu essaies tellement de préserver ? Car la santé elle-même n’est pas le but ultime.
- Le corps sain reste impermanent.
- La jeunesse disparaît.
- Les objets disparaissent.
- Les relations se transforment.
- Les sensations changent.
- Et la vie elle-même prendra fin.
Le Yoga dont parle Charaka commence précisément là où la médecine rencontre cette limite.
L’Āyurveda nous apprend à prendre soin de la vie.
Le Yoga nous apprend à ne plus être prisonniers de ce qui, dans cette vie, ne peut que changer.
