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La naissance de l’Ayurveda : connaissance, compassion et libération

Les Rishi et l’origine sacrée de l’Ayurveda

· Ayurveda

Le début du Dīrghañjīvitīya Adhyāya (Chaitre 1 de Charaka Samhita, Sutrasthana) est beaucoup plus qu'un récit traditionnel destiné à introduire l'Āyurveda. Charaka y pose immédiatement une question fondamentale : quelle est la nature de cette connaissance, d'où vient-elle, qui est capable de la recevoir, et surtout pour quelle raison est-elle donnée au monde ? Si nous lisons attentivement les śloka 3 à 40, l'Āyurveda apparaît comme une connaissance située à l'intersection du cosmologique, du spirituel et du clinique.

Invocation et transmission de l’Āyurveda

1–2. À présent, nous allons exposer le chapitre intitulé Dīrghañjīvitīya (« relatif à la longue vie »). Ainsi parla le vénérable Ātreya.

3. Désireux d’obtenir une longue vie (dīrgha jīvita), Bharadvāja, le puissant ascète, se rendit auprès d’Indra, seigneur des immortels et refuge de tous.

4–5. Au commencement, Prajāpati reçut dans son intégralité l’Āyurveda tel que Brahmā l’avait enseigné. De Prajāpati, il passa aux Aśvin, puis des Aśvin au vénérable Śakra, Indra, qui le reçut entièrement. C’est pourquoi Bharadvāja, mandaté par les ṛṣi, se rendit auprès de Śakra.

6–7. Lorsque les maladies (roga) apparurent parmi les êtres incarnés, faisant obstacle à l’ascèse (tapas), au jeûne (upavāsa), à l’étude (adhyayana), à la discipline spirituelle (brahmacarya), aux observances (vrata) et à la durée de vie (āyuṣ), les grands sages, mus par la compassion envers tous les êtres et riches en actions méritoires, se réunirent en un lieu propice près de l’Himālaya.

8–15. Là se trouvaient Aṅgiras, Jamadagni, Vasiṣṭha, Kaśyapa, Bhṛgu, Ātreya, Gautama, Sāṅkhya, Pulastya, Nārada, Asita, Agastya, Vāmadeva, Mārkaṇḍeya, Aśvalāyana, Pārikṣi, Bhikṣu Ātreya, Bharadvāja, Kapiñjala, Viśvāmitra, Aśmarathya, Bhārgava, Cyavana, Abhijit, Gārgya, Śāṇḍilya, Kauṇḍinya, Vārkṣi, Devala, Gālava, Sāṅkṛtya, Baijavāpi, Kuśika, Bādarāyaṇa, Baḍiśa, Śaraloma, Kāpya, Kātyāyana, Kāṅkāyana, Kaikaśeya, Dhaumya, Mārīca, Kāśyapa, Śarkarākṣa, Hiraṇyākṣa, Lokākṣa, Paiṅgi, Śaunaka, Śākunteya, Maitreya et Maimatāyani, ainsi que les Vaikhānasa, les Vālakhilya et d’autres grands ṛṣi. Trésors de la connaissance de Brahman, de maîtrise de soi (dama) et de discipline (niyama), ils resplendissaient par la puissance de leur tapas, tels des feux alimentés d’oblations. Assis confortablement, ils engagèrent cette discussion salutaire.

15–17. La santé (ārogya) est le fondement suprême de dharma (juste conduite), artha (prospérité), kāma (épanouissement des désirs) et mokṣa (libération). Les maladies détruisent cette base, ainsi que le bien-être et la vie. Elles sont devenues un obstacle majeur pour les humains. « Quel moyen permettrait de les apaiser ? » Après avoir ainsi parlé, les sages entrèrent en méditation. Par la vision née de celle-ci, ils reconnurent en Śakra leur refuge : le seigneur des immortels enseignerait exactement le moyen de pacifier les maladies.

18–23. « Qui ira à la demeure de Sahasrākṣa, Indra aux mille yeux, interroger l’époux de Śacī ? » Bharadvāja déclara le premier : « Confiez-moi cette mission. » Les sages le désignèrent donc. Arrivé à la demeure de Śakra, il vit le vainqueur de Bala au milieu des sages divins, brillant comme le feu. Il s’approcha, honora le seigneur des dieux par des souhaits de victoire et lui transmit humblement le noble message des ṛṣi : « Des maladies terrifiantes pour tous les êtres vivants sont apparues. Seigneur des immortels, enseigne-moi fidèlement le moyen de les apaiser. » Connaissant l’étendue de l’intelligence de ce grand sage, Śatakratu, Indra, lui exposa l’Āyurveda en peu de mots.

24. La connaissance de hetu (causes), liṅga (signes et symptômes) et auṣadha (thérapeutique), suprême recours des personnes saines comme des malades, constitue le trisūtra, le triple principe éternel et sacré que connut d’abord Pitāmaha, Brahmā.

25–26. Concentré sur cet enseignement, Bharadvāja, sage à la vaste intelligence, comprit rapidement et correctement l’Āyurveda tout entier, sans limite et composé de trois branches. Grâce à lui, il obtint une vie immensément longue et heureuse. Il le transmit ensuite aux ṛṣi sans rien ajouter, retrancher ni omettre.

Principes fondamentaux et lignées d’enseignement

27–29. Désireux d’une longue vie, les sages reçurent de Bharadvāja ce Veda bienfaisant pour les créatures, qui accroît la durée de vie. Par l’œil de la connaissance, ils discernèrent correctement sāmānya (similarité), viśeṣa (différence), guṇa (qualité), dravya (substance), karma (action) et samavāya (inhérence indissociable). Les ayant compris et ayant suivi la méthode exposée dans le traité (tantra), ils atteignirent le bien-être suprême et une vie exempte de déclin prématuré.

30–31. Punarvasu Ātreya, ami de tous, transmit le saint Āyurveda à ses six disciples par compassion pour l’ensemble des êtres. Agniveśa, Bhela, Jatūkarṇa, Parāśara, Hārīta et Kṣārapāṇi reçurent l’enseignement du sage.

32–40. Si Agniveśa fut le premier auteur d’un traité, ce fut en raison de l’excellence particulière de son intelligence et non d’une différence dans l’enseignement du maître. Bhela et les autres composèrent ensuite chacun leur propre tantra et les présentèrent à Ātreya devant l’assemblée des ṛṣi. Entendant cette mise en aphorismes (sūtraṇa) des enseignements, les sages aux actions méritoires se réjouirent et l’approuvèrent : « Les sujets ont été correctement formulés. » Tous louèrent ces hommes qui recherchaient le bien de chaque créature et s’écrièrent ensemble : « Excellent est cet acte de compassion envers les êtres ! » Les sages divins, les dieux et les immortels entendirent au ciel ces paroles sacrées et se réjouirent profondément. Un grave et doux retentissement — « Ah ! Excellent ! » — émis avec joie par les êtres, résonna dans les trois mondes. Un vent favorable souffla, toutes les directions s’illuminèrent et des pluies célestes de fleurs chargées d’eau tombèrent. Les divinités de la connaissance pénétrèrent alors Agniveśa et ses compagnons : buddhi (intelligence), siddhi (accomplissement), smṛti(mémoire), medhā (faculté de compréhension), dhṛti (fermeté), kīrti (renommée), kṣamā (patience) et dayā (compassion). Approuvés par les grands ṛṣi, leurs traités s’établirent dans le monde pour le bien de la multitude des êtres.

Qui sont réellement les Ṛṣi ?

Le mot Ṛṣi est habituellement traduit par « sage », mais cette traduction est insuffisante. Le Ṛṣi n'est pas simplement un homme savant, un philosophe ou un médecin particulièrement érudit. Dans la conception traditionnelle indienne, il est avant tout un voyant : un être dont les facultés de perception et de connaissance ont été suffisamment affinées pour accéder à des réalités qui ne sont pas immédiatement accessibles à la perception ordinaire.

C'est une distinction essentielle. Le Ṛṣi n'est pas seulement celui qui a beaucoup appris. Il est celui qui est devenu capable de voir.

C'est pourquoi Charaka insiste sur leurs qualités avant même de nous présenter leur réflexion médicale. Ils sont décrits comme possédant la connaissance de Brahman, Brahmajñāna, la maîtrise de soi, dama, la discipline, niyama, et une extraordinaire puissance issue de tapas. Leur connaissance médicale n'est donc pas séparée de leur transformation intérieure.

Le texte va même plus loin au śloka 17 : confrontés au problème des maladies, les Ṛṣi entrent en méditation et c'est par une connaissance issue de cette méditation qu'ils reconnaissent qu'Indra possède la réponse qu'ils recherchent.

Cela nous indique quelque chose de considérable sur l'épistémologie de l'Āyurveda : la connaissance ne procède pas exclusivement de l'observation extérieure. Elle suppose également une transformation de l'instrument qui observe. Et cet instrument, c'est l'être humain lui-même: un Manas dispersé, un Buddhi obscurci, une Smṛti défaillante ou une Dhṛti instable ne peuvent pas connaître avec la même justesse qu'un esprit discipliné, concentré et clarifié.

D'où viennent ces Ṛṣi ?

La liste donnée par Charaka est extraordinaire parce qu'elle rassemble des figures appartenant à plusieurs grandes lignées de la civilisation indienne : Bharadvāja, Vasiṣṭha, Kaśyapa, Bhṛgu, Gautama, Viśvāmitra, Agastya, Nārada, Mārkaṇḍeya, Śāṇḍilya, Bādarāyaṇa, Śaunaka et beaucoup d'autres.

Certains sont associés à la tradition védique, certains aux grandes lignées de Ṛṣi, certains aux Upaniṣad, aux épopées ou aux traditions purāṇiques. Nārada, que nous rencontrons dans les Bhakti Sūtras, est traditionnellement un Devarṣi. Mārkaṇḍeya possède lui aussi une dimension qui dépasse largement celle d'un personnage historique ordinaire. Les Vālakhilya, par exemple, constituent dans la littérature traditionnelle une classe particulière de sages ascétiques.

Il serait donc anachronique de considérer cette assemblée comme un simple « congrès de médecins » humains au sens moderne. Mais il serait également méthodologiquement imprudent d'affirmer qu'il s'agit d'êtres extraterrestres ou de transformer la cosmologie du texte en classification biologique moderne.

Charaka nous place dans une autre représentation du réel.

Ces Ṛṣi appartiennent à une cosmologie dans laquelle humains, Deva, Devarṣi et autres catégories d'êtres peuvent communiquer, et dans laquelle la connaissance peut être transmise entre différents loka et différents ordres d'existence.

C'est précisément ce que montre la généalogie de l'Āyurveda.

Une connaissance qui descend de Brahmā jusqu'aux humains

La chaîne de transmission donnée par Charaka est extrêmement significative : Brahmā -> Prajāpati -> Aśvin -> Indra -> Bharadvāja -> Ṛṣi -> Ātreya -> Agniveśa et les autres disciples.

Nous assistons donc à une véritable descente de la connaissance.

Brahmā représente la connaissance à son origine cosmique. Prajāpati est lié au déploiement et à l'organisation du vivant. Les Aśvin sont les médecins des Deva. Indra devient le détenteur de cette connaissance. Bharadvāja effectue ensuite le passage décisif : il va chercher cette connaissance afin qu'elle puisse être transmise aux êtres confrontés à la maladie.

L'Āyurveda n'est donc pas présentée par Charaka comme l'invention personnelle d'un médecin. Elle est présentée comme une connaissance du vivant antérieure à sa formulation humaine.

Les hommes vont ensuite l'étudier, la systématiser, la transmettre et en faire des tantra. Mais ils ne prétendent pas en être la source.

C'est d'ailleurs exactement ce que souligne le śloka 32 : Agniveśa produit le premier traité non parce qu'Ātreya lui aurait transmis un enseignement différent, mais parce que son intelligence lui permet de l'organiser particulièrement bien.

La connaissance précède donc le livre. Le traité est une mise en forme humaine d'une connaissance reçue.

Pourquoi cette connaissance est-elle transmise ?

C'est probablement le passage le plus important. Les Ṛṣi ne se réunissent pas parce qu'ils veulent devenir plus savants. Ils constatent que roga, la maladie, empêche les êtres d'accomplir leur existence. Et Charaka choisit soigneusement les exemples : la maladie entrave tapas, upavāsa, adhyayana, brahmacarya, vrata et finalement āyuṣ. Autrement dit, la maladie ne constitue pas seulement un dysfonctionnement biologique, elle empêche l'être humain de pratiquer, d'étudier, de discipliner sa vie, d'accomplir son Dharma et de poursuivre son chemin intérieur.

C'est pourquoi le texte arrive immédiatement à cette affirmation fondamentale : Ārogya, la santé, est la racine de Dharma, Artha, Kāma et Mokṣa. Cette phrase définit pratiquement tout le projet de l'Āyurveda.

On ne soigne pas simplement pour supprimer des symptômes. On soigne pour rendre la vie de nouveau possible.

  • Dharma : pouvoir accomplir ce qui doit être accompli.
  • Artha : disposer des moyens nécessaires à l'existence.
  • Kāma : pouvoir éprouver et vivre justement les plaisirs et aspirations de l'existence.
  • Mokṣa : pouvoir finalement se libérer.

La santé n'est donc pas la finalité absolue. Elle est le support d'une finalité beaucoup plus vaste. C'est une distinction essentielle pour comprendre Charaka.

Et pourquoi les Ṛṣi veulent-ils sauver les êtres ?

Charaka donne lui-même la réponse : dayā, la compassion. Les sages constatent la souffrance des êtres et cherchent un moyen de la diminuer. Cette notion traverse tout le récit.

Ātreya enseigne « par compassion envers tous les êtres ». Agniveśa et les autres mettent l'enseignement sous forme de traité pour le bien des créatures. Et lorsque leurs ouvrages sont achevés, l'assemblée s'écrie que leur travail constitue un acte remarquable de compassion envers les êtres. Ainsi, à son origine même, la médecine est présentée comme un acte de compassion. Cela change profondément la définition du Bhiṣaj. Le médecin n'est pas simplement celui qui possède une technologie thérapeutique. Il appartient idéalement à une chaîne dont l'impulsion originelle est : des êtres souffrent ; que pouvons-nous faire pour diminuer cette souffrance ?

Les qualités qui « entrent » dans Agniveśa

Les śloka 32-40 donnent ensuite une image particulièrement belle.

Lorsque les traités sont reconnus, certaines qualités sont dites pénétrer Agniveśa et ses compagnons :

  • Buddhi : l'intelligence capable de discerner.
  • Siddhi : la capacité d'accomplir correctement ce qui doit l'être.
  • Smṛti : la mémoire, indispensable à la conservation et à la mobilisation de la connaissance.
  • Medhā : la faculté de comprendre, d'intégrer et de relier.
  • Dhṛti : la fermeté intérieure permettant de maintenir une orientation juste.
  • Kīrti : la reconnaissance attachée à une oeuvre bénéfique.
  • Kṣamā : la patience, l'endurance et la capacité à ne pas réagir précipitamment.
  • Dayā : la compassion.

Regardons ce que Charaka ne dit pas : il ne dit pas seulement qu'un bon médecin doit connaître les plantes, les Doṣa et les maladies. Il décrit une qualité d'être capable de porter la connaissance médicale. C'est capital pour nos étudiants aujourd'hui.

On peut connaître parfaitement Vāta, Pitta, Kapha, Agni, Dhātu, Mala, Srotas et des centaines de Dravya, et manquer pourtant une partie essentielle de la médecine si Buddhi, Smṛti, Medhā, Dhṛti, Kṣamā et Dayā ne sont pas cultivées.

L'origine de l'Āyurveda nous renseigne donc sur sa nature

Si nous prenons au sérieux ces premiers śloka, l'Āyurveda possède au moins trois dimensions indissociables.

  • Elle est cosmologique, parce que la connaissance du vivant est inscrite dans un ordre du réel qui dépasse l'individu humain.
  • Elle est clinique, parce que cette connaissance doit devenir extrêmement concrète. Dès le śloka 24, elle est condensée dans le Trisūtra : Hetu, Liṅga, Auṣadha. Identifier les causes. Reconnaître les manifestations. Savoir intervenir.
  • Elle il est spirituelle, parce que restaurer la santé n'est jamais séparé de la question : pour quoi vivons-nous ?

C'est là que le chapitre 1 devient vertigineux: Charaka commence un traité médical en nous parlant de Brahmā, de Prajāpati, des Aśvin, d'Indra, d'une assemblée de Ṛṣi, de méditation, de tapas, de Brahmacarya et de Mokṣa.

Puis, quelques śloka plus tard, il exige une médecine fondée sur les causes, les signes et les traitements.

Il n'y voit aucune contradiction.

  • La métaphysique n'abolit pas la clinique ; elle lui donne sa finalité.
  • La clinique n'abolit pas la spiritualité ; elle lui rend un corps capable de la vivre.

Et je crois que c'est précisément ce que nous devons retenir comme praticiens : l'Āyurveda n'a pas été transmise afin que l'être humain devienne éternellement préoccupé par sa santé. Elle a été transmise parce que la maladie pouvait l'empêcher de vivre ce pour quoi une vie humaine lui avait été donnée.

Nous retrouvons alors toute la profondeur de Dīrghañjīvitīya. Dīrgha jīvita, la longue vie, n'est pas seulement « vivre plus longtemps ». La question véritable est : que rend possible cette vie préservée ?

La réponse est déjà donnée dans les premiers versets : vivre suffisamment, et suffisamment bien, pour accomplir Dharma, Artha et Kāma, mais aussi pour que demeure ouverte la possibilité ultime de Mokṣa.

Ainsi, l'Āyurveda naît d'une vision, descend par une transmission, devient méthode par l'intelligence des Ṛṣi et se met au service du vivant par Dayā. Et peut-être pourrait-on résumer son origine en une seule phrase : l'Āyurveda naît lorsque la connaissance rencontre la souffrance des êtres et décide, par compassion, de devenir médecine.

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