Il existe dans la Caraka Samhitā un chapitre vertigineux, parce qu’il oblige à sortir complètement de notre représentation moderne de l’histoire humaine. Dans le chapitre consacré aux Janapadodhvaṃsa, - les destructions collectives, les grandes atteintes touchant simultanément les populations - Charaka ne parle pas seulement d’épidémies, d’air, d’eau, de terre et de saisons altérés. Il inscrit la maladie dans une histoire beaucoup plus vaste : celle de la dégradation progressive du vivant au cours des Yuga.
Et dans cette histoire apparaissent ce que nous pourrions appeler, avec notre vocabulaire contemporain, les « géants ».
Charaka décrit les êtres des temps anciens comme extraordinairement différents de nous : puissants, robustes, dotés d’une grande longévité, d’une constitution remarquable, d’une force et d’une stabilité que les générations suivantes perdront progressivement. Les plantes elles-mêmes possèdent alors une vigueur, une saveur, une puissance et des qualités supérieures. L’être humain et la nature ne sont pas deux histoires séparées : ils déclinent ensemble.
C’est ce point qui rend le passage beaucoup plus intéressant qu’une simple légende sur des hommes gigantesques. Charaka décrit un monde dans lequel la qualité du vivant dépend de la qualité de l’ordre dans lequel il vit.
Lorsque Dharma commence à décliner, quelque chose se dérègle d’abord chez l’être humain. Les dispositions mentales se transforment. Apparaissent davantage avidité, appropriation, colère, violence, tromperie et comportements contraires à l’ordre juste. Cette altération ne demeure pas enfermée dans la psychologie individuelle.
Elle gagne la relation entre l’homme et son environnement. Puis l’environnement lui-même.
Les saisons deviennent moins régulières. Les pluies se modifient. Les vents, l’eau et la terre perdent leur équilibre. Les plantes voient leurs qualités diminuer. La nourriture devient moins nourrissante. Et les êtres humains qui dépendent de cette nourriture perdent progressivement Bala, santé, résistance et longévité.
C’est une véritable théorie de la dégénérescence du vivant, et Charaka va jusqu’à présenter cette diminution comme progressive au fil des âges : ce que possédaient les êtres d’un Yuga n’est plus pleinement accessible à ceux du suivant.
C’est ici que la « race des géants » devient fascinante. Il ne faudrait pas immédiatement transformer le texte en preuve historique de l’existence d’une population archéologique de géants. Charaka ne nous fournit pas une démonstration paléoanthropologique. Il transmet une cosmologie médicale dans laquelle les premiers humains sont décrits comme considérablement plus puissants, que les hommes ultérieurs.
Mais il serait tout aussi réducteur d’évacuer le passage comme une fantaisie mythologique parce que la question fondamentale qu’il pose est immense : et si l’être humain n’avait pas toujours possédé les mêmes capacités physiologiques ? Et si la constitution humaine dépendait aussi, génération après génération, de la qualité de l’environnement, des aliments, des comportements, des rythmes, des sociétés et de la relation entretenue avec le vivant ?
Ce qui est extraordinaire chez Charaka, c’est que la diminution de l’homme n’est jamais seulement corporelle.
Nous devenons plus petits lorsque notre monde devient plus petit.
- Moins de Dharma
- Moins de Bala
- Moins de longévité.
- Des aliments moins puissants
- Une terre plus altérée
- Des saisons plus désordonnées
- Une plus grande vulnérabilité aux maladies.
La médecine devient alors nécessaire précisément parce que l’être humain ne vit plus dans les conditions de perfection des premiers âges.
Cela donne également une autre profondeur à l’Āyurveda : elle ne cherche pas seulement à réparer un individu isolé de son environnement. Elle observe une chaîne entière : conscience >comportement >société > environnement > plantes et nourriture > corps > maladie.
Nous sommes très loin du petit questionnaire : « Êtes-vous Vāta, Pitta ou Kapha ? » Nous sommes devant une médecine qui ose réfléchir à l’histoire du vivant sur des âges entiers. Et peut-être que la question la plus troublante de ce chapitre n’est finalement pas de savoir si les géants ont réellement existé tels que nous les imaginons.
Elle est de savoir si Charaka ne nous demande pas quelque chose de beaucoup plus inconfortable : qu’est-ce que l’humanité perd progressivement lorsque son monde, son alimentation, son environnement, ses comportements et son rapport au Dharma se dégradent ensemble ? Car chez Charaka, la grandeur des anciens êtres ne semble pas seulement être une question de taille. Elle est une question de puissance du vivant.
