
Il y a quelque chose qui me tracasse et me révolte profondément dans cette fuite en avant de malade. Nous sommes capables de parler pendant des années de sécheresse, de nappes phréatiques sous tension, d’agriculture fragilisée, de populations qui manquent d’eau, d’écosystèmes qui meurent... et, dans le même temps, de développer à une vitesse vertigineuse des infrastructures numériques dont les besoins en eau et en énergie sont suicidaires.
Parce que non, l’IA n’est pas immatérielle. Derrière chaque système existent des centres de données, des serveurs qui chauffent, des dispositifs de refroidissement, de l’électricité, des métaux, des bâtiments, des réseaux. Selon leur technologie et leur implantation, certains centres de données utilisent directement d’importantes quantités d’eau pour leur refroidissement ; à cela peut s’ajouter l’eau mobilisée indirectement par la production d’électricité. L’empreinte réelle varie fortement selon les infrastructures : il serait donc faux d’attribuer une quantité fixe d’eau à chaque requête. Mais il serait tout aussi faux de continuer à faire comme si le « cloud » n’avait pas de corps. Et ce qui m’indigne, c’est notre extraordinaire capacité à sacrifier l’essentiel au nom de ce que nous appelons le progrès.
Nous avons besoin d’eau pour vivre. Pour cultiver. Pour nourrir les sols. Pour les arbres. Pour les animaux. Pour les rivières. Pour maintenir des écosystèmes entiers. Et maintenant, il faut également de l’eau pour soutenir l’expansion d’une intelligence artificielle dont nous n’avons même pas encore collectivement défini la mesure, les limites et les usages réellement nécessaires.
Je l’utilise moi-même. C’est précisément pour cela que cette question me concerne.
Avons-nous réellement besoin de générer cinquante images pour en choisir une ? De produire dix variantes d’une phrase insignifiante ? D’automatiser tout ce que nous savons encore parfaitement faire nous-mêmes ? De multiplier les calculs simplement parce que leur coût matériel nous demeure invisible ?
L’Āyurveda possède un concept extraordinairement simple : Mātrā, la juste mesure. Tout n’est pas mauvais parce qu’il est puissant. Tout n’est pas bon parce qu’il est possible. La question est : combien ? pourquoi ? pour quel bénéfice ? avec quelles conséquences ? Et peut-être que notre civilisation souffre précisément de cela : elle sait de mieux en mieux répondre à la question « pouvons-nous le faire ? », et de moins en moins à la question « devons-nous le faire ? ». Car lorsqu’une ressource devient limitée, son allocation devient un choix de civilisation... Or, l’eau n’est pas une ressource quelconque...
L’eau est la condition de la Vie.
Alors oui, quelque chose me heurte profondément dans l’idée que nous puissions un jour expliquer à des populations confrontées à la sécheresse, aux incendies à répétition, à l’assèchement des sols et à la désertification qu’elles doivent encore réduire leur consommation ; à des agriculteurs qu’ils doivent irriguer moins alors que leurs cultures brûlent ; à des citoyens qu’ils doivent économiser chaque litre tandis que l’approvisionnement en eau devient déjà incertain dans certaines régions du monde... tout en considérant comme inévitable l’expansion sans mesure d’infrastructures technologiques toujours plus voraces en ressources.
Jusqu’où irons-nous ? Jusqu’au jour où l’accès à une eau propre, abondante et quotidienne ne sera plus une évidence mais un privilège, voire un produit de luxe, pendant que des quantités considérables d’eau continueront d’être mobilisées pour soutenir notre course technologique ? Lorsqu’une civilisation commence à devoir choisir à quoi elle donnera son eau, la question n’est plus seulement écologique ou technologique : elle devient profondément politique, éthique et vitale.
Je ne veux pas d’une guerre simpliste entre « l’IA » et « la nature ». Je veux que nous posions la question avant qu’il ne soit trop tard pour pouvoir encore choisir.
Quand l’eau devient rare, qui devient prioritaire ? La production ? La technologie ? La croissance ? Ou le vivant ?
Parce qu’au bout du compte, nous pouvons construire les machines les plus intelligentes que l’humanité ait jamais conçues. Si nous devons assécher le monde vivant pour les faire fonctionner, peut-être faudra-t-il enfin nous demander où se trouve réellement la dite "intelligence".
Et il y a cette autre absurdité vertigineuse : au moment même où certains chercheurs et dirigeants de l’IA évoquent publiquement des scénarios de risque existentiel, allant jusqu’à envisager la disparition de l’humanité comme une possibilité, nous accélérons encore. Nous mobilisons davantage d’énergie, d’eau, de minerais et de territoires pour développer toujours plus vite cette technologie. Nous épuisons donc une partie des ressources indispensables au vivant pour construire une intelligence dont certains de ses propres concepteurs nous demandent simultanément de prendre au sérieux le potentiel de destruction. Il y a là un paradoxe presque insoutenable : si notre espèce devait un jour disparaître, peut-être que la question la plus terrible ne serait pas de savoir comment cela a pu arriver, mais pourquoi, alors que nous avions identifié les risques, nous avons continué à arroser de toutes nos ressources ce qui pouvait contribuer à notre propre disparition.
