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Āyurveda et Yoga : les Textes avaient prévu de notre déclin. Ils nous ont aussi laissé les outils pour le traverser.

À l’ère de l’IA, retourner aux Śāstra devient un acte de discernement

· Ayurveda,Yoga

Il y a quelque chose de vertigineux à étudier aujourd’hui les Śāstra de l’Āyurveda et du Yoga parce qu’on y rencontre des textes qui ne parlent pas seulement de santé, de postures, de plantes ou de méditation. Ils parlent aussi du déclin : diminution progressive de Dharma, affaiblissement de Bala, réduction de la longévité, altération des aliments et des plantes, dérèglement des saisons, perturbation des consciences, domination croissante des désirs, perte du discernement, maladies collectives. Les traditions ne décrivent pas toutes ce processus de la même manière, mais une intuition les traverse : l’être humain peut perdre progressivement sa capacité à vivre justement dans le monde.

Et le plus extraordinaire est que ces textes ne nous ont pas seulement laissé un avertissement. Ils nous ont laissé des outils. Des technologies du vivant, au sens premier du terme : des méthodes organisées permettant d’agir avec connaissance.

Dinacharya, Sadvritta, Rtucharya. Oberserver les Indriyas, Manas, Hrdaya. Observer Agni. Comprendre les Guna. Reconnaître les mouvements des Dosha. Adapter sa vie à Kāla et aux Rtu. Protéger les Indriya. Préserver Manas. Cultiver Sadvrtta. Travailler Dhī, Dhṛti, Smṛti. Respirer. Méditer. Réguler l’alimentation, le sommeil, l’activité, le silence. Savoir se retirer lorsque le monde devient trop bruyant. Et, plus profondément encore, développer Jñāna : la connaissance permettant de distinguer ce qui est réel de ce qui nous illusionne.

Ce que nous appelons avec une certaine condescendance « les anciens » n’étaient pas nécessairement des hommes primitifs attendant que nous venions enfin leur expliquer le vivant. Ils avaient développé des technologies puissantes, d’observation, de conscience, de transmission, de soin et d'elevation intérieure.

Et pourtant, une partie considérable de cet héritage nous est parvenue fragmentée. Des textes ont été perdus ou détruits au cours de l’histoire ; des traditions de transmission se sont interrompues ; des manuscrits demeurent difficiles d’accès ; des concepts ont été traduits à travers des catégories qui n’étaient pas les leurs. D’autres enseignements ont été réduits à du folklore, de « l’ésotérisme », des croyances archaïques ou, à l’inverse, transformés en produits de bien-être tellement simplifiés qu’ils en deviennent presque méconnaissables.

Alors que certains de ces textes posent encore des questions d’une actualité presque dérangeante : que devient une population lorsque son environnement se dégrade ? Lorsque les saisons se dérèglent ? Lorsque ses aliments perdent leurs qualités ? Lorsque ses sens sont continuellement sollicités ? Lorsque le désir devient impossible à rassasier ? Lorsque l’être humain sait ce qui lui nuit mais continue malgré tout - Prajñāparādha ?

Et maintenant arrive l’intelligence artificielle.

Je l’utilise moi-même énormément. Elle peut traduire, comparer, structurer, rechercher, faire gagner un temps considérable. Mais elle introduit aussi un enorme filtre entre nous et les Textes. Et il faut être extrêmement vigilant sur ce point. Non parce que « l’IA » aurait une volonté propre de faire disparaître les Śāstra. Ce serait lui attribuer une intention que nous ne pouvons pas établir (quoique..). Mais parce qu’un modèle d’IA travaille nécessairement à travers les corpus auxquels il a accès, les traductions disponibles, les interprétations dominantes, ses règles de fonctionnement et les catégories intellectuelles de son époque. Et par consequent, il peut simplifier. Confondre plusieurs traditions. Occidentaliser un concept. présenter une lecture comme consensuelle alors qu’elle ne l’est pas. Refuser une interprétation inhabituelle. Ou réduire immédiatement ce qui échappe au cadre contemporain à « mythologique », « symbolique » ou « non scientifique », alors que le texte lui-même dit quelque chose de beaucoup plus complexe, profond.

Je le dis parce que je l’expérimente quotidiennement. Lorsque j’utilise l’IA sur des thématiques ayurvédiques, et plus encore autour des Samhitā, je dois lui donner des consignes extrêmement précises, définir un cadre rigoureux et orienter profondément la recherche. Et même comme ca, je dois très souvent reprendre et corriger le résultat. L’IA a une tendance presque systématique à vulgariser, simplifier ou reformuler les Textes anciens à travers des catégories contemporaines, parfois jusqu’à en altérer la profondeur ou à introduire artificiellement du doute là où le texte traditionnel affirme clairement quelque chose. C’est précisément pourquoi elle peut être un formidable outil de travail, mais ne doit jamais remplacer l’étude directe des sources et notre propre discernement.

Le danger serait alors extraordinaire : posséder enfin une technologie capable de nous donner accès à presque tout… et lui abandonner en même temps la responsabilité de décider ce qui mérite d’être connu.

Voilà pourquoi il faut retourner aux sources.

Aux Śloka.
Au sanskrit lorsque nous le pouvons.
Aux commentaires.
Aux différentes traductions.
Aux maîtres et aux lignées de transmission.
Et surtout à notre propre capacité d’examen.

J’évoque ici l’Āyurveda et le Yoga parce que ce sont les traditions que j’étudie. D’autres civilisations et traditions ont évidemment transmis leurs propres textes, avertissements et outils. Mais plus j’avance dans les Samhitā, moins je ressens que j’étudie simplement « des textes anciens ».

J’ai parfois plutôt l’impression de lire des hommes qui savaient que certaines choses seraient perdues — et qui ont laissé, à ceux qui viendraient après eux, des outils pour traverser des temps où le discernement deviendrait précisément l’une des choses les plus difficiles à préserver. Peut-être est-ce pour cela que leur première technologie reste aussi la plus urgente : Jñāna. Connaître. Examiner. Discerner. Et ne jamais abandonner à quelqu’un - ni à une institution, ni à un maître, ni à une machine - la responsabilité de penser à notre place.

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