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Face à l’IA, aux machines et à la dématérialisation… que deviendra l’Āyurveda ?

· Ayurveda

Nous entrons dans un monde où une part croissante de l’existence passe par des interfaces. Nous travaillons avec des machines, apprenons à travers des machines,, confions notre mémoire à des serveurs, notre orientation à des algorithmes, notre écriture à des machines. Maintenant l’IA peut écrire, traduire, analyser, enseigner, comparer des textes, proposer des hypothèses, imposer des certitudes et produire en quelques secondes ce qui demandait autrefois des heures de travail.

Dans ce monde-là, quid de l’Āyurveda ?

L’Āyurveda appartient à une logique presque inverse, car son essence meme est de nous ramène continuellement à ce qui ne peut pas être dématérialisé : à l'interieur/l'interiorite, aux sensations, à Śarīra, le corps ; aux Indriya, les sens ; à Agni, le feu/l'intelligence interieure/la capacité de transformer ; à Hrdaya, le coeur; à Āhāra, ce qui entre réellement en nous ; à Nidrā, le sommeil ; aux Malas, ce que nous éliminons ; à Bala, notre force ; à Sparśa, le toucher ; à Kāla, le temps ; à Deśa, le lieu et cette expérience élémentaire d’habiter un organisme vivant soumis au chaud, au froid, à la faim, à la fatigue, au vieillissement, aux saisons et à la mort.

Mais surtout, l’Āyurveda nous ramène continuellement à quelque chose qu’aucune numérisation ne peut contenir : Ātma, l'âme. Cette dimension la plus profonde de l’être, distincte du corps, des Indriya et des fluctuations de Manas ; celle qui, dans le cadre philosophique auquel se réfèrent les Samhitā, demeure le témoin, Draṣṭṛ, « celui qui voit sans pouvoir lui-même être vu comme un objet ». Ātma n’a pas besoin d’accumuler des données pour devenir. Elle ne reçoit pas sa valeur d’un diplôme, d’un algorithme ou d’une validation extérieure. Derrière les couches de conditionnement, les identifications, les désirs, les peurs et les voiles de Avidyā, la tradition nous invite à retrouver cette présence silencieuse qui ne se révèle pas dans l’accumulation incessante d’informations, mais dans leur apaisement.

Une intelligence artificielle peut connaître la définition de Vāta. Elle ne ressent pas Vāta.

Elle peut expliquer Agni. Elle n’a jamais eu faim; elle n'a jamais eu à faire preuve de maturité emotionnelle.

Elle peut écrire sur Nidrā. Elle n’a jamais passé une nuit blanche à surmonter les vacillations du mental.

Elle peut analyser les qualités de Sneha. Elle n’a jamais senti l’huile chaude pénétrer une peau.

Elle peut décrire Sparśa. Elle ne connaît pas le pouvoir du toucher et de la vibration.

Elle peut parler de Dukha. Elle ne souffre pas.

Elle peut produire mille pages sur Āyus. Elle n’a jamais été vivante et ne connaît pas la sensation de respirer à pleins poumons.

Non, l’Āyurveda n’est pas seulement un système d’informations sur le corps. C’est une Science de l’observation du vivant par un vivant. Le praticien observe une peau, une langue, un regard, une voix, une démarche, une respiration, un rythme, une odeur, une température, une manière de s’asseoir, de parler, de digérer, de dormir, de souffrir. Il écoute ce que raconte le patient, mais aussi tout ce que son organisme manifeste sans mots. La connaissance passe ainsi par Pratyaksha, l’observation directe, autant que par Āptopadeśa, l’enseignement transmis, et Anumāna, l’inférence.

Mais en Āyurveda, le soin ne se réduit pas à la justesse intellectuelle du diagnostic. Il est aussi qualité de présence, de relation, de résonance - ce que nous pourrions aujourd’hui appeler, une “vibration” ou une “fréquence” relationnelle. Quelque chose devient possible lorsque l'elève et/ou le patient peut enfin se déposer, cesser de se défendre, se sentir pleinement écouté, en securite et suffisamment en confiance pour recevoir. Alors la parole du thérapeute n’est plus seulement une information qui arrive jusqu’à l’intellect : elle peut être entendue, assimilée, parfois profondément intégrée. Il se crée cet espace difficile à réduire à une technique : une rencontre de Hrdaya à Hrdaya, de cœur à cœur.

Et Hrdaya n’est précisément pas un organe quelconque dans la pensée ayurvédique. Les Samhitā lui accordent une centralité sans pareille : il est le siege des 5 Doshas (vata, pitta, kapha, rajas, tamas), de Prāna, de Manas, de Buddhi, des Indriya, d'Ojas, de Rasa et de Ātma/Cetanā. Il est en effet,un centre vital où le corporel, le mental et le conscient se rencontrent. C’est pourquoi réduire le soin ou l'enseignement ayurvédique à un questionnaire automatisé, ou a des connaissances brutes, suivi d’une prescription algorithmique manquerait quelque chose d’essentiel, ou en conviendrez? On peut transmettre des données à une machine ; un être humain, lui, a besoin d’être "rencontré" avant de pouvoir véritablement "recevoir".

Voilà pourquoi la numérisation de l’Āyurveda elle-même mérite notre vigilance.

Nous pouvons numériser les Samhitā. Nous pouvons traduire leurs milliers de sloka avec l’aide de l’IA. Nous pouvons enseigner sur Zoom, créer des bases de données de Dravyaguṇa, comparer instantanément dix commentaires, construire des outils diagnostiques et rendre accessibles des connaissances autrefois difficiles à trouver. Tout cela peut être extraordinairement utile. Mais l’accès à la connaissance n’est pas encore la connaissance. Et ce que j'écris ici, je l'écris d'abord pour moi-meme...

Accumuler des informations sur les Gunas ne signifie pas savoir les reconnaître dans un patient. Connaître vingt propriétés de Gudūcī ne signifie pas savoir quand ne pas la donner. Réciter les caractéristiques de Vāta ne signifie pas percevoir sa manifestation particulière chez l’être assis devant nous. Et demander à une IA « quel traitement pour Pitta ? » pourrait précisément nous éloigner de ce que les Samhitā nous apprennent : il n’existe pas de thérapeutique juste indépendamment du Rogī, Dosha, Agni, Bala, Kāla, Deśa, Avasthā, Sātmya et Yukti.

Le risque est donc immense : transformer progressivement une "médecine du vivant" en "médecine de données". Des questionnaires à la place de l’observation. Des protocoles à la place de Yukti. Des catégories à la place de la singularité. Des consultations désincarnées à la place de la rencontre. Des algorithmes à la place du discernement.

Et peut-être, demain, une IA capable de connaître davantage de textes qu’aucun praticien humain... mais incapable de poser une main sur un être qui tremble.

C’est ici que l’Āyurveda pourrait devenir profondément contemporaine.

Dans une civilisation de plus en plus dématérialisée, elle vient rappeller à nos consciences que nous avons un corps.

Dans une civilisation qui accélère, elle nous rappelle Kāla, le temps juste, le temps necessaire au processus de "cuisson", de maturité, du "devenir".

Dans une civilisation saturée d’informations, elle nous apprend à protéger les Indriya, organes des sens, nos portes d'entree et de reception.

Dans une civilisation qui externalise son attention, elle cultive Smrti, la mémoire gardienne contre l'illusion, la peur, le "crime contre sa propre intelligence".

Dans une civilisation qui délègue progressivement son jugement aux algorithmes, elle exige Dhī, le discernement, celui qui nous permet de rester aligné meme quand tout vacille.

Dans une civilisation incapable de s’arrêter, elle demande Dhrti, cette capacité intérieure à se contenir et à tenir une direction, sans se laisser se fragmenter.

Dans une civilisation virtuelle, elle nous ramène au silence, au souffle, à la presence, au lien, au vivant, à la respiration, au toucher, à la terre, aux plantes, au soleil, aux saisons, aux relations humaines et à l’expérience directe.

La question est donc de savoir si nous, êtres humains, continuerons à savoir habiter suffisamment notre corps, observer suffisamment le vivant, toucher, sentir, écouter, discerner et rencontrer l’autre pour que l’Āyurveda reste vivante. Car face à la dématérialisation du monde, l’Āyurveda pourrait devenir quelque chose de beaucoup plus important qu’une « médecine traditionnelle ». Elle pourrait devenir une résistance à notre propre déshumanisation.

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