Dans la compréhension ayurvédique, le cancer ne correspond pas simplement à une « masse » isolée. Il traduit une perturbation profonde du terrain biologique, de la circulation des tissus, de la qualité du sang, de l’immunité et de l’intelligence cellulaire. L’Ayurveda considère qu’une tumeur apparaît rarement à partir d’un seul déséquilibre ; elle est généralement le résultat d’une atteinte simultanée de plusieurs dhatu, les tissus fondamentaux du corps.
Le premier tissu impliqué est souvent Mamsa Dhatu, le tissu musculaire et structural. Lorsqu’un dosha, le plus souvent Kapha, s’accumule dans un tissu et y stagne durablement, il peut provoquer une croissance excessive, une densification ou une masse. Tant que cette prolifération reste relativement organisée et limitée, Charaka parle davantage de granthi, c’est-à-dire un nodule ou une tumeur bénigne. Kapha produit alors de la lourdeur, de l’accumulation, de la stagnation et un épaississement progressif du tissu.
Pour qu’une tumeur bénigne évolue vers une forme maligne, d’autres niveaux doivent cependant être perturbés. Charaka considère notamment que Rakta Dhatu, le tissu sanguin, doit être profondément altéré. Rakta possède un lien étroit avec la chaleur, l’inflammation, la multiplication cellulaire et l’intensité métabolique. Lorsque Rakta devient excessivement acide, inflammatoire ou toxique, il favorise une prolifération anarchique des cellules et nourrit le développement tumoral.
Le troisième tissu souvent impliqué est celui qui gouverne la reproduction qualitative et la stabilité cellulaire profonde. Selon les écoles et les interprétations, cela peut concerner Medas Dhatu (tissu graisseux et métabolique) ou encore les tissus les plus subtils liés à la régénération et à la reproduction cellulaire. L’idée essentielle est qu’un cancer apparaît rarement tant qu’un seul tissu est perturbé ; il faut généralement qu’au moins trois niveaux du vivant cessent de fonctionner harmonieusement ensemble.
Charaka reconnaît ensuite plusieurs types de cancers selon les doshas dominants :
- les cancers de type Kapha, plus lents, plus denses, plus congestionnés, souvent riches en mucus ou en accumulation ;
- les cancers de type Pitta, plus inflammatoires, rapides, agressifs, avec chaleur, destruction tissulaire et prolifération intense ;
- les cancers de type Vata, plus erratiques, diffus, infiltrants, associés à la dégradation et à l’épuisement des tissus.
Chaque cancer possède donc sa propre dynamique biologique, énergétique et tissulaire. Deux cancers portant le même nom en médecine moderne peuvent être perçus différemment en Ayurveda selon les tissus atteints, les doshas impliqués, la vitesse d’évolution, l’état d’Agni, d’Ojas et la force globale du patient (bala, dhrti).
Charaka distingue également plusieurs niveaux de gravité selon les combinaisons entre doshas et tissus atteints. Les atteintes impliquant simultanément Rakta, Mamsa et Medas sont souvent considérées comme plus complexes car elles associent inflammation, prolifération et enracinement profond dans les tissus.
Dans cette approche, le traitement ne consiste pas uniquement à « détruire une tumeur ». Il vise à :
- réduire Ama et les stagnations
- restaurer Agni
- purifier Rakta
- alléger Kapha
- stabiliser Vata
- soutenir les tissus sains
- préserver Hrdaya et Ojas
- et renforcer la capacité du corps à retrouver une organisation plus cohérente du vivant (dinacharya, rtucharya, sadvritta, vegas, indriyas).
Ce n'est donc pas pour rien que ni la Chimiotherapie, ni la Radiotherapie ne sont pratiquées en Ayurveda. La médecine ayurvédique cherche donc moins à combattre un ennemi qu’à restaurer un terrain où le vivant peut à nouveau circuler, communiquer, se réparer et maintenir son intelligence naturelle.
