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Ce que la théorie des MAHĀBHŪTA dit de la formation du vivant et de la matière

· Ayurveda

L’accumulation progressive des Mahabhutas

तेषामेकगुणः पूर्वो [२] गुणवृद्धिः परे परे| पूर्वः पूर्वगुणश्चैव [३] क्रमशो गुणिषु स्मृतः||२८||

tēṣāmēkaguṇaḥ pūrvō guṇavr̥ddhiḥ parē parē| pūrvaḥ pūrvaguṇaścaiva kramaśō guṇiṣu smr̥taḥ||28||

" L’ordre des mahabhuta est important car, en commençant par akasha, le nombre d’attributs de chaque mahabhuta augmente de façon cumulative : chaque mahabhuta successif acquiert les attributs du précédent. Ce processus d’augmentation des attributs (gunantara vriddhi) est également connu sous le nom de bhutanipravesha". [28]

Autre interprétation

« Parmi ces grands éléments (mahābhūta), le premier ne possède qu’une seule qualité (ekaguṇa). Dans chacun des éléments suivants, le nombre des qualités augmente (guṇavṛddhi), car chaque élément porteur de qualités (guṇin) conserve progressivement les qualités des éléments qui le précèdent. »

Charaka Samhita, Sharira Sthana, Chapitre 2, sloka 28

Commentaire - Ce śloka explique que les cinq grands éléments sont organisés selon une progression cumulative. L’espace (ākāśa) possède une seule qualité sensorielle, le son (śabda). L’air (vāyu) possède le son et le toucher (sparśa). Le feu (tejas) possède le son, le toucher et la forme visible (rūpa). L’eau (ap) ajoute la saveur (rasa), tandis que la terre (pṛthivī) ajoute l’odeur (gandha) et réunit ainsi les cinq qualités sensorielles.

Cette augmentation est appelée guṇavṛddhi, « accroissement des qualités ». Elle exprime le passage progressif du plus subtil au plus grossier : plus on avance de l’espace vers la terre, plus l’élément devient accessible à un grand nombre de facultés sensorielles. Le śloka montre également que les éléments ne sont pas entièrement isolés les uns des autres : chaque élément successif intègre les propriétés des précédents tout en possédant une qualité spécifique qui permet de le reconnaître.

Le premier élément, l’espace (ĀKĀŚA), possède une seule qualité sensorielle : le son. Chaque élément suivant possède sa qualité spécifique ainsi que les qualités des éléments qui le précèdent.

Ce que la théorie des MAHĀBHŪTA dit de la formation du vivant et de la matière

Puisque les cinq grands éléments (PAÑCAMAHĀBHŪTA) sont présents dans toute réalité manifestée, l’Ayurveda considère que le corps humain, les aliments, les plantes et les substances médicinales appartiennent à une même trame élémentaire. Ce qui les différencie n’est pas la présence ou l’absence absolue d’un élément, mais la proportion, la prédominance, l’organisation et la fonction de chacun.

Une composition commune, mais des organisations différentes

Toute substance matérielle est dite PĀÑCABHAUTIKA, « constituée des cinq grands éléments ». Toutefois, ceux-ci ne doivent pas être compris comme cinq ingrédients chimiques que l’on pourrait isoler et mesurer. Ils désignent plutôt cinq principes de manifestation :

  • · l’espace (ĀKĀŚA) permet l’ouverture, les cavités et la séparation ;
  • · l’air (VĀYU) permet le mouvement et la circulation ;
  • · le feu (TEJAS) permet la transformation, la chaleur et la différenciation ;
  • · l’eau (AP) permet la fluidité, la cohésion et l’humidification ;
  • · la terre (PṚTHIVĪ) permet la densité, la stabilité et la formation des structures.

Une réalité matérielle existe donc parce qu’elle comporte simultanément un espace où se déployer, un mouvement, des transformations, une cohésion et une certaine stabilité.

La progression cumulative : du subtil vers le manifeste

La progression cumulative exposée dans le śloka 28 va de l’espace à la terre : ākāśa → vāyu → tejas → ap → pṛthivī. Elle décrit un passage du plus subtil au plus grossier, c’est-à-dire vers une réalité de plus en plus différenciée et accessible aux sens.

  • · L’espace n’est connaissable que par le son.
  • · L’air ajoute le toucher.
  • · Le feu ajoute la forme visible.
  • · L’eau ajoute la saveur.
  • · La terre ajoute l’odeur.

Plus une manifestation devient dense et structurée, plus elle peut être connue par un grand nombre de facultés sensorielles. La terre, qui possède les cinq qualités sensorielles, représente le niveau le plus complètement manifesté. Cette progression ne doit pas nécessairement être comprise comme une chronologie matérielle au sens scientifique moderne. Elle constitue avant tout un modèle philosophique et qualitatif de la manifestation.

La formation de l’être humain

Le corps humain est lui aussi PĀÑCABHAUTIKA. Chaque grand élément contribue à sa formation et à son fonctionnement.

L’espace permet l’organisation. L’espace (ĀKĀŚA) se manifeste dans :

  • · les cavités corporelles ;
  • · la lumière des vaisseaux et des conduits ;
  • · les espaces entre les tissus ;
  • · les voies respiratoires et digestives ;
  • · la possibilité pour les structures d’être distinctes les unes des autres.

Sans espace, les différentes parties du corps ne pourraient ni se différencier ni communiquer.

L’air permet le mouvement. L’air (VĀYU) se manifeste dans :

  • · la respiration ;
  • · les mouvements corporels ;
  • · la circulation ;
  • · la progression des aliments et des déchets ;
  • · les mouvements nerveux et sensoriels ;
  • · l’émission de la parole.

Sans mouvement, la structure corporelle resterait inerte et aucune fonction dynamique ne serait possible.

Le feu permet la transformation. Le feu (TEJAS) se manifeste dans :

  • · la digestion ;
  • · le métabolisme ;
  • · le maintien de la chaleur ;
  • · la transformation des nutriments ;
  • · la perception visuelle ;
  • · les processus de compréhension et de discrimination.

Le principe du feu transforme ce qui vient de l’extérieur en éléments utilisables par l’organisme.

L’eau permet la cohésion. L’eau (AP) se manifeste dans :

  • · les liquides corporels ;
  • · le plasma ;
  • · les sécrétions ;
  • · l’humidification des tissus ;
  • · la cohésion entre les structures ;
  • · la souplesse et l’onctuosité.

Elle empêche les constituants du corps de rester secs, séparés ou friables.

La terre permet la structuration. La terre (PṚTHIVĪ) se manifeste dans :

  • · les os ;
  • · les dents ;
  • · les muscles ;
  • · la chair ;
  • · les tissus denses ;
  • · la stabilité et la résistance du corps.

Elle donne une forme durable à ce qui a été organisé par les autres éléments.

Une formation par coopération

La formation du corps ne résulte donc pas de l’action isolée d’un seul élément. Elle suppose leur coopération : l’espace offre un lieu, l’air met en mouvement, le feu transforme, l’eau rassemble et la terre stabilise. On peut appliquer ce modèle à la formation d’un tissu. Il faut un espace de développement, un apport et une circulation, une transformation métabolique, une cohésion entre les constituants et une stabilisation de la structure produite.

La constitution des aliments

Les aliments sont également constitués des cinq grands éléments, mais chacun présente une prédominance particulière. Celle-ci se révèle par ses qualités (GUṆA), sa saveur (RASA), sa texture, son odeur et ses effets sur le corps. Un aliment dense, lourd et stable manifeste davantage le principe de terre. Un aliment juteux et onctueux manifeste davantage l’eau. Une épice chaude et pénétrante manifeste fortement le feu. Une substance légère, sèche et mobile manifeste davantage l’air. Une substance poreuse ou légère peut manifester une plus grande proportion d’espace. Il ne s’agit pas d’établir des pourcentages fixes. L’analyse ayurvédique recherche plutôt les qualités dominantes et les effets qu’elles produisent.

La saveur comme expression élémentaire

Les six saveurs (ṢAḌRASA) sont elles-mêmes comprises comme des associations prédominantes de deux grands éléments. La saveur donne ainsi une première indication sur la composition qualitative de l’aliment et sur ses effets probables. Toutefois, l’effet final dépend aussi de la digestion, de la quantité, de la préparation, de la personne et du contexte.

Les substances médicinales

Les plantes et les substances thérapeutiques sont elles aussi PĀÑCABHAUTIKA. Leur action est possible parce qu’elles partagent avec le corps la même base élémentaire. Une substance peut agir sur l’organisme parce que ses qualités entrent en relation avec celles du corps. Elle peut renforcer une qualité semblable ou diminuer une qualité opposée.

C’est le principe général de similitude et de différence :

  • · le semblable augmente le semblable (SĀMĀNYA) ;
  • · l’opposé diminue ce qu’il combat (VIŚEṢA).

Par exemple, une substance chaude (UṢṆA) tend à augmenter la chaleur et peut diminuer certaines manifestations froides (ŚĪTA). Une substance onctueuse (SNIGDHA) peut compenser la sécheresse (RŪKṢA). Une substance légère (LAGHU) peut s’opposer à une lourdeur excessive (GURU).

Le traitement ayurvédique consiste donc moins à « ajouter un élément pur » qu’à modifier l’équilibre des qualités par des substances dont les prédominances élémentaires sont adaptées.

La digestion comme recomposition

Manger ne consiste pas simplement à introduire une matière extérieure dans le corps. La digestion transforme une organisation élémentaire — l’aliment - en une autre organisation élémentaire - les constituants du corps. Le feu digestif (AGNI) décompose, sélectionne et transforme les aliments. Les produits assimilables participent ensuite à la nutrition des tissus (DHĀTU), tandis que les résidus deviennent des déchets (MALA). Ainsi, le corps se construit continuellement à partir du monde extérieur. Les aliments deviennent progressivement matière corporelle, énergie fonctionnelle et soutien de l’activité mentale. L’être humain n’est donc pas une structure achevée une fois pour toutes : il est continuellement entretenu, transformé et renouvelé par ses échanges avec son environnement.

L’identité ne réside pas seulement dans la matière

Si le corps, les aliments et les autres substances sont tous composés des mêmes cinq éléments, leur différence ne peut pas reposer uniquement sur leurs composants fondamentaux. Elle dépend de leur organisation particulière. Une graine, une pierre, un fruit et un corps humain contiennent les cinq grands éléments, mais ceux-ci n’y sont ni proportionnés, ni organisés, ni fonctionnels de la même manière. L’identité d’une chose dépend donc de plusieurs facteurs :

  • · la prédominance des éléments ;
  • · leurs qualités ;
  • · leur organisation ;
  • · leurs transformations ;
  • · leurs fonctions ;
  • · les relations qu’ils entretiennent entre eux.

Dans le cas de l’être vivant, une dimension supplémentaire intervient : la présence de la conscience (CETANĀ). Les cinq éléments constituent le corps, mais leur assemblage ne suffit pas, dans ce modèle, à définir le PURUṢA vivant. La vie incarnée suppose leur association avec le principe conscient.

L'idée centrale - La théorie des MAHĀBHŪTA présente le monde comme une continuité plutôt que comme une séparation entre l’être humain et son environnement. Le corps, les aliments et les remèdes sont constitués à partir des mêmes principes. C’est précisément cette parenté qui rend possibles la nutrition, la transformation et le soin : nous pouvons être nourris par les aliments et modifiés par les substances parce que notre corps partage avec eux une même structure élémentaire. Ce qui change d’une réalité à l’autre n’est pas la présence des cinq grands éléments, mais leur prédominance, leur combinaison, leur degré de manifestation et la fonction qu’ils accomplissent dans l’ensemble.

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